← Retour au roman

Et Icare s’envola · Lecture offerte

Voler sous les flots

Chapitre 1

Le jeune homme et le grand-père sillonnaient la mer depuis déjà trois semaines mais aucune trace d’Elle, pas une. La zone qu’ils avaient passé au peigne fin n’était qu’une vaste étendue de bleu à peine ridée, d’où quelques poissons bondissaient de temps en temps, comme pour signaler naïvement leur présence à des oiseaux marins affamés.

Si loin d’un quelconque repère solide, tout n’était qu’un immense flou, un flou qui tangue, un flou obscur. Chercher une aiguille dans une botte de foin est infiniment plus facile que de la chercher, Elle, dans un océan sans bornes précises. Mais les trésors sont faits pour être découverts, et les deux explorateurs avaient l’âme d’aventuriers.

— Arrête-toi juste là Charlie, c’est parfait. Je retente une plongée, dit le plus jeune à son aîné.

Le grand-père tira sur le cordage et la voile de leur destrier marin se rétracta lentement. Le navire ralentit sur une dizaine de mètres et le vieil homme en profita pour jeter l’ancre au milieu d’un banc de sardines qui s’était approché, curieux de la masse de métal flottant troublant le quotidien de la faune locale. La lourde et épaisse ancre transperça la surface des flots et disparut dans l’abîme. La chaîne de métal se délia rapidement puis se raidit lorsque l’amas massif toucha le fond de l’océan.

Le voyageur-sur-flou venait de gagner un ancrage au milieu du rien.

Le ciel était dégagé mais le soleil commençait lentement à décliner en cette fin de journée, alors que quelques nuages d’orages commençaient à poindre à l’horizon, mais que le vent, soufflant vers l’est, repoussait dans la direction opposée à l’embarcation.

À priori, peu de chance que les éléments puissent prendre les deux hommes par surprise.

Dans le doute, le vieil homme entra récupérer sa station météo portable dans la cabine du capitaine, pendant que le plus jeune finissait d’ajuster sa combinaison en néoprène. Le garçon, masque sur le nez, bouteille d’oxygène sur le dos, agrippa la lampe torche posée sur la caisse en bois côté tribord, roula jusqu’à l’extrémité du navire et s’assit non sans difficulté sur le bord de la coque en s’aidant de ses bras. Il écarta finalement son fauteuil roulant avant de se stabiliser, dos face à la mer. Après un clin d’œil à son ami et une grande inspiration, il se laissa tomber en arrière et disparut par-dessus bord.

Le bruit de l’impact du corps sur la surface de l’abîme bleuté s’accompagna des chatouillis des bulles d’oxygène sur le menton du jeune homme. La froideur de la mer le surprit une seconde mais la sensation s’estompa aussi vite qu’elle était apparue. Ses pieds volaient de nouveau, et cette sensation lui procurait toujours un immense plaisir. D’abord perturbés, le haut et le bas retrouvèrent leur position d’origine. Le garçon laissa dériver son regard autour de lui, et chercha un point d’ancrage sur lequel se focaliser. Sous les flots, le silence régnait en maître absolu, et les multiples poissons qui nageaient tranquillement autour du jeune homme se déplaçaient comme au ralenti, slalomant entre les coraux et les pierres masquées par la végétation sous-marine.

Carangues bleus, girelles rouges, papillons citrons, idoles maures, chirurgiens à marques jaunes, balistes picasso, poissons anges empereurs et autres raies pastenagues animaient les fonds marins de leurs mouvements hétérogènes. Les uns, grands et maladroits, vagabondaient dans la ville ichtyenne en se cognant aux plus petits, trop furtifs pour être vus, lancés trop rapidement pour pouvoir s’arrêter d’un seul coup. Choc des couleurs aux multiples nuances, impact des formes aux lignes inégales, spectacle d’une métropole à la vie grouillante et libre, furieusement libre.

Le garçon releva le regard vers le large. Droit devant, le flou, toujours lui. Serrant dans ses mains l’émetteur sonique, il en actionna le bouton de marche. Un écho puissant se propulsa depuis l’appareil dans toutes les directions et ricocha sur le récif. Certains poissons, qui s’étaient d’abord éloignés, se retournèrent vers le jeune homme, s’approchant avec une curiosité renforcée. D’abord un seul parmi la masse, c’est finalement une foule grouillante de vie qui s’anima autour du garçon et de son appareil, dont les ondes sonores semblaient rameuter toute la population du récif corallien.

Plusieurs secondes passèrent ainsi, puis le garçon coupa l’appareil. Le silence s’abattit de nouveau au fond de la mer. Le garçon attendait. Le regard pointé droit devant lui, sur le flou du large, le jeune homme attendait. Il attendait une réponse.

Un son.

Un bruit.

Un signe.

Quelque chose.

N’importe quoi.

Sur le bateau, le vieil homme observait les nuages qui formaient une couverture grise sur l’horizon, assis sur une chaise de camping, près de l’endroit où son jeune camarade apprenti navigateur avait plongé. La station météo n’affichait toujours pas de changement de pression, tous les instruments étaient au vert. Il fallait compter sur le petit maintenant. « Quelle sacrée aventure quand même » pensa l’ancien, « le gamin m’a embarqué dans une drôle d’expédition. J’sais pas si son délire est vrai, mais c’est bien la première fois que j’me sens aussi vivant. ».

L’homme se leva de sa chaise, et posa ses deux mains sur le bastingage, le regard fixant la ligne d’horizon entre l’océan et le ciel. Tout était calme. Puis, relevant la tête vers l’infini, il pensa à voix haute :

— Ma Cathy… Toi tu l’aurais adoré le gamin…

Il marqua un temps de silence, puis finit par reprendre, pour lui-même :

— On dirait toi. C’pour ça qu’il a toute ma confiance.

Le grand-père se pencha au-dessus des flots.

— Il s’accroche à sa quête comme une moule à son rocher. Il en crèvera, j’le sais bien. Mais ça me fait flipper, Cathy. J’tiens tellement à lui.

Le vieil homme fut arraché à ses rêveries par du mouvement en provenance de l’océan, juste à côté du voilier. Des bulles remontèrent à la surface, et précédèrent la tête du jeune homme dont le visage affichait une fois de plus cette moue de déception que Charlie ne lui connaissait que trop bien. La combinaison bouée faisait encore une fois merveilleusement bien son travail et avait ramené le garçon à la surface sans encombre. L’ancien tendit ses bras, agrippa le jeune homme, et tira de toute ses forces pour l’aider à remonter à bord. Ce dernier, le regard dans le vide, se laissa porter jusque sur son fauteuil avec une mine dépitée, puis une fois assis, il se prit la tête dans les mains en soufflant :

— Que dalle, Charlie. Une fois de plus.

Le grand père posa la main sur l’épaule du jeune homme en guise de réconfort et lui dit en souriant :

— T’inquiètes donc pas gamin. Si c’est pas aujourd’hui, ça sera demain.

Un silence.

Le clapotis des vagues contre la coque semblait atténué, comme si l’océan lui-même cherchait à s’excuser, gêné, de n’être d’aucune aide. Les oiseaux d’il y a quelques minutes étaient probablement retournés sur la terre ferme, là où la nourriture était plus facile à trouver, dans une vieille poubelle éventrée d’une ruelle sombre, ou dans les restes des cageots de pêcheurs sur les quais. Les poissons reprirent leurs activités quotidiennes comme si rien ne s’était passé.

Aucune perturbation dans l’univers connu.

De longues minutes passèrent sans un bruit, sans un souffle. Ces minutes devinrent des heures, fixes, immobiles, pendant lesquels les deux hommes assis sur leurs chaises respectives, contemplaient la mer. Les quelques nuages à l’horizon se dissipèrent et laissèrent bientôt la place au ciel nocturne de Juillet. Dans la nuit tiède, le vent chatouillait les chevelures avec toute la délicatesse possible, en prenant d’infinies précautions pour ne brusquer aucune caresse.

Le plus jeune des deux navigateurs brisa cette quiétude grandissante, le regard projeté vers la mer depuis son fauteuil roulant, perdu dans les teintes sombres de l’océan, et il asséna d’une parole tranchante :

— Je sais que tu as peur, Charlie. Mais ça va, je t’assure.

Le vieil homme ne répondit pas. Son regard restait en suspens, fixant ce qu’il restait de la ligne d’horizon dont le jour avait emporté toute la netteté. Le plus jeune reprit :

— Si je la trouve, Charlie…
— Tu t’en iras, le coupa l’ancien. J’sais.

Le vieillard, sans bouger la tête, porta son regard sur son compagnon et posa les mains sur ses genoux, puis reprit :

— J’ai été tout seul pendant de longues années avant de te rencontrer, gamin. Et j’en ai plus pour très longtemps de toute façon.

Il s’écarta, posa de nouveau son dos contre le dossier de la chaise et leva les yeux au ciel.

— Moi j’ai ma Cathy qui m’attend ailleurs. Mais toi, t’as plus personne aujourd’hui. Hormis moi, bien sûr. C’est pas moi qui ai peur, gamin. C’est toi qui flippes à mort.

Désormais, la nuit enveloppait totalement le voilier. Les deux hommes restèrent ainsi pendant encore plusieurs heures, sans un mot ou une respiration de trop, scrutant la surface noire des flots, en rêvant aux découvertes hypothétiques du lendemain.

Ou du surlendemain.

Ou d’un jour.

Peut-être.

Vous venez de lire le premier chapitre.

Revenir au livre